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jeudi 11 février 2016

Rendez-vous hivernal...

Au plus profond de la forêt d'Écouves, la neige recouvrait tout. Arbres, herbes, feuilles mortes, branches, chemins et buissons...
Arpentant les étendues blanches de cette futaie frigorifiée, nous avancions difficilement, prudemment, à l'affût d'un signe de vie.
Personne.
Juste le silence et le bruit de nos pas dans la poudreuse.
Devant moi, mon guide s'arrêta un instant.
Ah, voilà le chemin que je cherchais. Suis-moi, je vais t'y mener !
Nous avançâmes un peu plus dans ce monde en noir et blanc redoutant de glisser à chaque descente, craignant les branches et cailloux dissimulés à quelques centimètres sous la surface immaculée.
Le chemin devenait plus net au fur et à mesure de notre avancée.
Bientôt, mon guide s'arrêta, me fit signe d'approcher et me murmura à l'oreille alors que je m'accroupissais à sa hauteur :  Passe devant. Marche lentement, dès que tu le verras, fixe-le et ne cille pas. Si quelque chose tombe près de toi, fuis... Il est dangereux.


Je pris lentement le chemin de lutin qui se dessinait devant moi, un pas après l'autre, un pas devant l'autre.
Le sylvestre d'Écouves m'observa un long moment, puis, quand je disparus de son champ de vision, un craquement sec m'indiqua qu'il venait de se volatiliser, à travers l'espace et le temps.

Quelques pas de plus et je le vis apparaître. Un ours brun, grand comme deux humains, en pleine sieste, me regardait du coin de l’œil, grognant un peu.
Vissant mon regard dans le sien, je ralentis encore un peu l'allure.
Après cinq longues et angoissantes minutes, j'arrivai près de lui. Approchant ma main de son front, je m'apprêtais à entrer en contact télépathique avec lui mais un grondement me figea dans mon élan. Il se dressa soudain de toute sa stature, me plongeant dans son ombre gigantesque, approcha sa patte géante de ma tête, et, lentement, initia lui-même la conversation mentale.

Il m'est difficile de vous décrire un tel entretien, d'esprit à esprit. Sans une harmonie mentale suffisante, cela est tout bonnement impossible : même entre les deux meilleurs amis du monde, elle ne ressemble guère qu'à une suite de flashes et de sons totalement incohérents...
La "conversation" terminée, l'ours se rassit quelques instants puis, pesamment, se blottit sous un arbre. Je n'avais plus rien à faire ici.

Suivant mes propres traces et celles de mon ami sylvestre, je prenais le chemin du retour quand une voix venue d'au-dessus m'interpella.

-Alors ? Que t'a-t-il dit ? J'ignorais que ton don allait jusqu'à communiquer avec les ours d'Artémis, mais... Bon, je te l'avoue, j'avais à moitié espéré te voir recevoir une branche sur le crâne... Cela m'aurait distrait, pour une fois. On manque d'occasions de rire en cette saison...

-Mon cher ami lutin, j'apprécie mieux ton sens de l'humour quand je te vois en face de moi... Et pour ta gouverne, ce que cet ours et moi nous sommes dit ne regarde que nous. Disons simplement que j'avais besoin d'entrer en contact avec Artémis pour des raisons personnelles.

-Tout de même, d'habitude les être sensitifs n'approchent pas les messagers des dieux et déesses. Tu te prends pour qui, mon cher Gilles ? Tu crois qu'Artémis va t'écouter ou te conseiller ? Elle est réputée n'écouter que ceux qui ont reçu sa bénédiction. Tu te prends pour un de ses fidèles ? Pourquoi pas pour un ours, tant que tu y es...

-Occupe-toi de tes pièges à trolls, petit Écouvien. Artémis m'a répondu. La façon dont j'y suis parvenu ne te regarde guère...

Un craquement encore plus sonore retentit au milieu des bois. Visiblement mon ami le lutin venait de s'éclipser bien loin de moi...
Quelques dizaines de mètres plus loin, une complainte d'ours solitaire se fit entendre dans toute la forêt. Je me retournai en direction du bruit, et, alors que je m'apprêtais à disparaître dans un grand craquement, je me murmurai à moi-même...

Prends bien soin de notre forêt... Mon frère.

vendredi 12 décembre 2014

L'hiver vient...

C'était un hiver comme il en existe des centaines d'autres...
Chaque semaine, Jeanne venait entretenir la tombe de son mari avec acharnement et fidélité, son défunt Félix, mort depuis cinq ans d'un cancer de la prostate qui l'avait abîmé progressivement jusqu'à l'emporter. Son cher Félix s'était battu 23 longues années durant, ronchonnant plus que souriant, mais l'avait toujours profondément aimée et cela s'était toujours vu.
Cet hiver-ci, la veille encore le temps était humide et frais comme souvent en Normandie. Jeanne venait de passer la journée à tricoter des écharpes, des bonnets et des pulls de laine pour ses petits-enfants et arrières-petits-enfants tant chéris. Puis elle avait écouté la radio en mangeant et maugréant d'apprendre que le temps serait peut-être aux chutes de neige le lendemain. Jeanne se couchait tôt et ne vit pas les premiers flocons arriver dans la nuit noire, ni n'entendit les rires des passants alors que rapidement un blanc manteau se répandait sur son quartier.
Le lendemain matin, force était de constater qu'il avait abondamment neigé. Quarante centimètres de neige au sol, pas un de moins. Tout le pâté de maison paralysé, les habitants estomaqués. C'est bien la première fois depuis quarante ans qu'il n'avait pas tant neigé par cheu nous, entendit-elle quand le voisin, un charmant quinquagénaire vint se préoccuper de son confort, de son chauffage et de dégager ses marches. Ce charmant Philippe avait tout de même pris un café pour se réchauffer une fois ses efforts achevés. Mais il était l'heure et le jour où Jeanne devait se rendre sur la tombe de son époux, et rater un jour pour cause d'intempérie, jamais ! En quarante, sous la neige et sans rien à manger, il fallait bien aller à l'école et on n'était pas aussi couverts que maintenant, disait-elle. Philippe proposa de l'accompagner, arguant que la voiture étant hors de question, il lui faudrait faire attention au verglas caché sous cette blancheur épaisse. Et puis quoi encore ? répondit-elle, Ça me fera de la marche et puis je ne suis pas encore impotente, jeune homme ! Je sais encore faire attention !
Et sans aucune brusquerie elle s'habilla de ses épaisses couches de vêtements d'hiver, enfila ses chaussures de marche et sortit raccompagner son Philippe chez lui, puis prit la route vers le cimetière.
Pas une voiture dehors, pas un chat, pas un bruit. Cette satanée neige la faisait pester à chaque pas.
Arrivée au cimetière, elle constata la présence du véhicule de la ville, embourbé dans la poudreuse, ainsi que la bruyante présence de trois jeunes écervelés qui se baladaient un peu librement, riant aux éclats. Ils auraient pu être ses petits-enfants. Ces deux jeunes hommes et cette jeune femme portaient chacun un de ces appareils photos modernes, numériques comme on dit à la télé. Jeanne n'en voulait pas du numérique. Les ordinateurs, c'est pas eux qui vont créer des emplois, répétait-elle avec une sagacité certaine à qui veut l'entendre. Et le contact humain dans tout ça ? Et ces pauvres gens qui se font remplacer par des machines impersonnelles, on leur a demandé leur avis ?
Tout en peinant à accéder à la tombe de son Félix, elle remarqua qu'un des trois jeunes était plus contemplatif et un peu affolé par l'agitation de ses camarades. Elle le vit prendre une photo des tombes. Jeanne en fut un peu choquée, Tout de même, ce sont des gens qui sont enterrés là-dessous. Un peu de respect !, pensait-elle très fort. Elle ne se douta toutefois pas que ce jeune-ci allait faire publier sa photo dans le journal local, en compagnie des autres clichés amateurs sur les environs enneigés par une intempérie sans précédent et qu'elle trouverait cette photo plutôt réussie. En fait cette vieille arrière-grand-mère ne se doutait pas qu'un jour je me souviendrai de sa gêne, de son attitude un peu renfrognée face à mes deux amis et moi-même, et qu'un jour je parlerai d'elle, tout en romançant sa vie quotidienne...
En fait cette personne ne se doutait pas que ce jour-là de Janvier 2010, je me sentais aussi mal à l'aise qu'elle par le bruit de mes amis, et encore moins que cette photo fut la première photo que j'aie pensé... Mais aujourd'hui, où qu'elle soit, je me souviens d'elle. Cette journée de Janvier fut exceptionnelle à plus d'un titre car ce fut la première fois que je pris mon EOS spontanément en quête d'images.

Depuis, je rêve encore et toujours de voir une nouvelle fois ma chère contrée si embellie par ce blanc cotonneux et glacé.