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mardi 8 novembre 2016

Mystérieux message prophétique et boules de gomme...


Cela faisait à présent plus d'un mois que l'automne était arrivé en Normandie. Nous avions bénéficié d'une belle arrière-saison jusqu'à présent... La clarté du ciel le disputait à la douceur de la température, une température presque printanière, chose assez irréelle en plein mois de Novembre...

En bref, le climat était devenu idéal pour la pratique de la photo. Même les journées nuageuses se paraient de nuances de formes et de couleurs jamais vues jusqu'à présent. Ce n'était plus un automne, mais un festival photographique !
D'ailleurs j'avais moi-même été contraint d'acheter un système NAS pour stocker mes photos qui s'accumulaient à ce point dangereusement que je ne pus bien vite faire autrement.
Même ma pratique du noir et blanc en argentique avait fini par porter ses fruits. Je ne me séparais alors plus jamais de mon appareil argentique, toujours suspendu à mon cou, au cas où...
En d'autres termes, la situation était idéale, à un point que je n'aurais pas cru possible.

Un matin, alors que j'avais osé sortir à la fraîche, un jour où le bleu du ciel rivalisait avec la pureté de nos âmes égarées, quelque part dans la rue de la Fuie des Vignes, j'entendis plusieurs croassements.
Là, au-dessus de ma tête, perchés au sommet d'un lampadaire, deux corbeaux me fixaient dans un concert de sons assourdissants. J'eus beau les prendre en photo, ma présence ne semblait guère les déranger.
 Je m'apprêtais à les dépasser, passant sous le réverbère, quand soudain une voix rocailleuse se fit entendre au-dessus de moi dans un courant d'air grisâtre...



Gilles, n'oubliez pas...
L'Hiver vient.

vendredi 8 juillet 2016

Triclopie...


Mestre ! Mestre ! Mestre Gilles ! Regardez cela !
Le jeune apprenti de Mestre Gilles était de ces jeunes garçons toujours la tête en l'air ou au ras du sol, prompt à la rêverie et à l'insouciance. Pourtant, c'était aussi un jeune homme emprunt de mysticisme et de symbolisme, un de ces acolytes de la Citadelle qui espéraient bien obtenir leur maillon d'acier valyrien. Et le ton de sa voix le disait clairement : ce qu'il voyait à ses pieds devait être un mauvais présage.

En effet, étendue au sol, sur un reste de bitume et de graviers coulé par accident, se voyait une corneille. Morte.

Mestre Gilles, je vous l'avais dit ! La fin de notre ère approche ! Il faut en avertir d'urgence le roi et la famille Lannister !
Jehan, l'apprenti, commença alors à se répandre en prophéties toutes plus obscures les unes que les autres, à les décortiquer avec passion et méthode, ce qui avait le don d'énerver passablement Mestre Gilles.
Jehan, mon jeune ami. Ceci n'est qu'une corneille, rien de plus. Il meurt des corneilles tous les jours, et fatalement l'une d'elles finit par s'écraser sur le sol d'un lieu habité. Rien de surnaturel à cela. Ou alors, montre-moi ce surnaturel que tu imagines tant sans pouvoir le prouver. Tes élucubrations sont aussi déraisonnables qu'une corneille triclope !


Le jeune acolyte de la Citadelle semblait ne rien comprendre aux subtiles explications de son maître; Mestre Gilles commençait à perdre patience.
Mais... Mestre ?

Mestre Gilles le regarda avec un mélange de pitié et d'agacement dans les yeux et soupira fortement.
Quoi encore ? Qu'y a-t-il ? Tu lui as trouvé une puce à huit pattes ?

Jehan le regarda d'un air suppliant et presque pathétique, comme un enfant qui tenterait de faire entendre raison à son père...
Mestre, regardez enfin ! J'essaie de vous le dire depuis tout à l'heure...


Mestre Gilles prit un bâton et retourna le corps de la corneille; un frisson d'effroi lui parcourut l'échine.




Aucun conte, aucune légende ne pouvait dire vrai, d'après le scepticisme forcené de Mestre Gilles. Aucune créature ne pouvait ressembler à celle-ci, en vérité aucune créature de cette apparence ne pouvait exister... Là, au beau milieu du front de la corneille, il y avait un troisième œil qui le fixait et le suivait du regard...

samedi 7 mars 2015

Les songes de la corneille...


À presque vingt-cinq ans, je puis vous le dire, j'ai eu une belle vie. Tandis que vous autres vous pliiez sous le joug de vos sociétés productivistes, je me gavais de vos restes, repas gargantuesques pour la jeune corneille que j'étais. Il faut l'avouer, nous ne sommes finalement pas nombreux à atteindre mon âge, et même à soixante-dix ans, nous n'avons pas le confort de la retraite. Au contraire, nous continuons à parcourir des kilomètres chaque jour dans le froid, le vent et la pluie. D'ailleurs, nous ne vivons pas assez longtemps pour atteindre votre retraite. Assez toutefois pour vous voir devenir adultes. Vous n'aimeriez pas vivre à notre place, même ne serait-ce que vingt ans, avec vos seuls poils comme protection.
Oh certes, mon plumage me protège efficacement de la dureté de l'hiver. Et vous ne savez pas tout, car je connais de fort bons endroits où passer la journée au chaud et au sec. L'un dans l'autre ma vie aura été nettement moins dure que la vôtre. Habitué à la vie sauvage et néanmoins assez futé pour échapper aux prédateurs, mes journées sont d'une douceur peu commune pour un oiseau. Contrairement aux passereaux qui meurent par milliers sous les griffes des chats et des chiens que vous entretenez, nous autres n'avons pas véritablement de prédateur connu, à part les quelques rapaces que vous avez su contribuer à éliminer pour votre plaisir de chasser les lapins.
Votre vie est bien vaine comparée à la nôtre. Nous autres corneilles vivons en bonne santé, mangeons à notre faim et ne sommes guère concernées par le devoir de travailler. Quelque part, nous avons la vie dont vous rêvez presque tous : une vie simple faite de voyages et de ripailles, ne pensant qu'à l'instant présent et au soir à venir, vivant assez pour profiter des joies simples de l'existence, et trop peu pour nous voir aigris et malheureux.
Le plus cocasse dans tout cela est que sans vos villes tentaculaires, jamais je ne me serais trouvée ici devant ce téléobjectif, prenant la pose. Mes parents ont échappé à la mort grâce aux nombreuses poubelles que vous laissez traîner éventrées et aux chaufferies que vous construisez.
Ironie de l'histoire, vous semblez ne pas savoir que nous autres corneilles comprenons votre langage humain, et ce que nous apprenons de vos vies nous fait croasser de bonheur. Vos angoisses vous fait produire davantage de déchets. Vos colères vous fait tuer davantage de chevreuils. Le malheur de l'Humanité est une promesse de bombance pour le peuple des Corneilles.
Pourtant nous n'aimerions pas vous voir disparaître. Vous avez été jadis de bien sympathiques colocataires, du temps où nos ancêtres et les vôtres parlaient la même langue. Vous souvenez-vous de Brandon le Bâtisseur ? Non, bien sûr... Tout ceci n'est que légendes et inventions tardives à vos yeux cillés.
Les corvidés se souviennent encore, eux, de l'ancienne alliance entre les empereurs de la terre et les empereurs du ciel, des cerveaux du sol et de l'air. Nous avons tout pour vous être agréable. Après tout, notre compréhension du monde est la plus grande de toutes les espèces volantes, tout comme vous êtes la plus subtile des espèces terrestres.

Je suis une corneille extrêmement vieille, à présent. L'âge me pèse et je sais que la mort me guette. Un de mes enfants l'annoncera pour moi. Oui j'ai eu une belle vie de corneille. Je sais que vous ne m'aimez pas, mais si je puis vous conseiller : n'ayez pas peur des charognards que nous sommes et vous n'aurez plus peur des charognards que vous êtes.
Admirez une dernière fois mon plumage, et une fois que je me serai envolée vers mon nid, essayez de vous souvenir de notre amitié de jadis, du temps où nous nous domestiquions réciproquement, de Dorne jusqu'au Mur...